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BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 5 :  » Il arrive qu’un Français a besoin de lire. Ce phénomène ne se produit pas très souvent… « 

Début du livre 1. Voir l’épisode précédent :

§

Livre 1

LES BIBLIOTHEQUES

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CHAPITRE PREMIER

LE PUBLIC ET LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE

« Nos grandes bibliothèques…, et jusqu’à la Bibliothèque Nationale, tendent à devenir de véritables cabinets de lecture dans lesquelles on vient demander des ouvrages de vulgarisation et de lecture courante… »

L. DELISLE, 1900. Discours d’ouv. au Congrès des bibliothèques.

Ce qu’on vient chercher à la Nationale. – Consommateurs et habitués. – Quelques types : l’étudiant, le journaliste, le généalogiste, etc. – Espèces des lecteurs. – Statistique des auteurs les plus lus. – Que la Nationale n’est qu’une grande populaire, et qu’elle ne suffit pas à Paris.

Il arrive qu’un Français a besoin de lire.

Ce phénomène ne se produit pas très souvent, – une fois, dit-on, par an et par 25 habitants pour le département du Nord.

Donc un Français a besoin de lire. L’idée d’acheter un volume lui vient-elle ? Rarement. Ce n’est pas de l’économie, c’est du respect. Acheter un livre a quelque chose d’anti-chrétien. C’est de l’ostentation, un luxe de millionnaire (3 fr. des fois, 0,25 le plus souvent). Songe-t-il, à Paris, à la bibliothèque de son quartier ? Là, il aurait pour rien les plus mauvais romans, mais il l’ignore, ou bien croit que c’est mal fréquenté. – Erreur. On n’y trouve que des Anglaises et des petits bourgeois. – Mais ce sont des populaires… On peut « aller au peuple », on ne veut pas en être.

Donc un Français a besoin de lire. Il songe de suite au gouvernement, il va à la Bibliothèque Nationale.

Là il se heurte à quelques consignes administratives. Elles stimulent son zèle. Très souvent il n’y vient d’ailleurs que pour protester contre les chinoiseries, la paperasserie, dire son fait à l’administration  » que l’Europe nous envie  » et ayant placé sa phrase, s’en va.

D’autres ont le respect inné, pétitionnent, s’enorgueillissent d’une faveur et gardent précieusement une carte dont ils ne se servent jamais. Cela entre dans la  » Quinzaine à Paris  » des Anglais, d’obtenir par l’intermédiaire de l’ambassade le droit d’aller consulter cinq minutes n’importe quoi à la Bibliothèque. Les Allemands sont toujours prêts, ont accompli d’avance toutes les formalités, militairement. Les Espagnols, Italiens, Polonais, Orientaux s’efforcent d’obtenir par l’éloquence une infraction à un règlement. Quelques-uns ne viendraient plus si on laissait la Bibliothèque ouverte à tous. Mais il faudrait alors restreindre le choix des livres, interdire les romans, livres modernes, les journaux, le Bottin… Il faudrait ne pas chauffer l’hiver, sans quoi les formalités seraient remplacées par une queue de théâtre, un jour gratuit.

Le nombre des lecteurs varie en effet assez proportionnellement avec la température. Mensuellement 14.000 en mars, 8.000 en août.

La qualité varie en raison inverse. Sans aucun doute les lecteurs d’août sont beaucoup plus intéressants. Des travailleurs de province et de l’étrangers, professeurs, auteurs, etc., y viennent compléter leur travail de l’année, voir si ce qu’ils disent n’a pas été dit et si rien de nouveau n’a paru sur la question, consulter quelques livres rares ou très coûteux. Le prêt entre bibliothèques les dispenserait parfois de venir ; établi déjà pour les manuscrits, il s’étendra bientôt aux imprimés. L’Arsenal, avec son demi-million de volumes, soulagerait grandement la Nationale.

Mais il arrive aussi qu’un industriel a besoin de documents ou un savant de travaux spéciaux. Ceux-là sont rares, et bien déçus, non seulement à la Nationale, mais à Paris – où  » il n’existe pas de salle, même payante, où l’on puisse consulter les publications récentes françaises et étrangères ayant un caractère scientifique et industriel  » ! – On consulte bien celles qui ne sont pas récentes à la Nationale ; mais pour le savant ou l’industriel, le rétrospectif en général manque d’intérêt.

On dit que les savants et industriels ont leurs revues et leurs bibliothèques techniques, savent toujours où trouver ce qu’il leur faut dans leur partie. Dans leur partie, oui, dans celle à côté, non. Et un ingénieur des mines a besoin de telle connaissance de ponts et chaussées, d’agriculture, de médecine, d »histoire naturelle… pour laquelle il ne sait où aller !

Ces lecteurs justifient à tel point la petite somme d’argent que l’Etat alloue aux Bibliothèques que je me hâte de dire que ces sommes sont tout à fait insuffisantes. Mais combien sont-ils, ces lecteurs là ?

Combien ? 5 0/0 peut-être…

Cinq pour cent seulement ? – Eh ! bien, mais… C’est beaucoup. Il n’est pas dans l’ordre et dans l’habitude des institutions d’Etat d’avoir un effet utile plus fort. C’est, au taux de la rente, un bon placement. Les prix d’académie, encouragements aux livres, n’ont jamais produit cela, jamais !

Mais que viennent faire les autres ?

§

La Bibliothèque  est, au centre de paris, un magasin de renseignement publics, où l’on trouve tout de suite, des dictionnaires, le Bottin, le Tout-Paris, des atlas, la carte des environs de Paris, les auteurs classiques, le Dalloz, etc.

On n’a qu’à prendre les livres, ils sont à la portée de la main. Et il devrait y avoir, à Paris, vingt établissements semblables. Il y en a 80 à Londres. A Paris il y en a deux, mal tenus à ce point de vue, et dont l’un  est dans un quartier d’étude : Sainte-Geneviève, l’autre seulement dans un quartier commerçant : la Nationale.

Pour 200 personnes qui ont demandé des livres, il y en a 40 qui sont entrées et ressorties sans rien demander (un cinquième en moyenne). Je puis évaluer que, sur ces quarante, cinq sont venues faire un bout de causette avec quelqu’un, cinq consulter des affaires de noblesse et de généalogie, autant consulter le Reclus, le Tour du Monde, Lire Racine ou Voltaire, ou simplement s’asseoir ; une dizaine ont consulté le Larousse et la Grande Encyclopédie, deux ou trois malades ont contrôlé leur médecin, ou en on fait l’économie : particulièrement la lettre S du dictionnaire de médecine est bien fatiguée. Une dizaine ont consulté Migne, le Dalloz, le Sirey, des Dictionnaires, les écrivains  de la France, des Mémoires ou des périodiques – travaux intéressants qu’on pourrait faire ailleurs. Enfin cinq au plus sont venus établir une bibliographie, consulter des dictionnaires techniques, secouer la poussière d’un Corpus ou des grandes collections historiques, chercher enfin quelque renseignement scientifique « qu’on ne trouve nulle part que là ».

On voit quelle série de menus services un établissement semblable peut rendre. On trouve tout cela sous la main, sans rien demander, incognito. Ne peut-on rêver aux thermes anciens, où l’on venait refaire son corps, l’exercer, voir des amis, et contempler des oeuvres d’art ? Il y aujourd’hui les cafés. On va y causer, jouer au billard, lire des journaux… Boire y est le moins important, comme « travailler » est le plus rare à la Bibliothèque nationale,  ce qui n’empêche pas d’honnêtes gens d’aller au café parce qu’ils ont soif – pour boire simplement. Ainsi le savant va peu dans les bibliothèques et n’y attarde point. Il consomme et s’en va.

§

Laissons le consommateur. Passons à l’habitué.

L’habitué comprend : ….

à suivre…

Où l’on détaillera les habitués du livre…

le jeudi 16 décembre 2010.

Il n’y aura pas d’épisode 6 puisque le livre que je retranscrit depuis quelques semaines est désormais disponible sur le site de l’ENSSIB dans la collection Les classiques de la Bibliothéconomie. Merci…

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BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 4 : « Tout a besoin d’avancer là-dedans, livre et gens. »

Suite et fin de la préface. Voir l’épisode précédent :

§

J’ai pu être amené dans ce livre à des paroles blessantes pour certaines personnalités entourées d’un respect général – et du mien.

Oui, tel homme a voué toute sa vie à la science et à ce qu’il a cru l’intérêt général. L’Europe et l’Amérique ont vénéré sa compétence spéciale. Tel autre poursuit avec un zèle apostolique une oeuvre entièrement désintéressée…

Convient-il de laisser s’accomplir une oeuvre absurde parce que ceux qui l’entreprirent sont honorables ?

Oui, le corps des bibliothécaires français est honorable, il est savant, il est archéologique, il est consciencieux, se donne beaucoup de mal, et nous en dirons d’autant plus de mal : nous défendons contre lui les droits du public, commerçants et industriels, les droits des vraies sciences, – des autres. Leur zèle même, leur zèle d’accaparement, est parfois néfaste. Mais ce sont gens fort honorables. Traitons-les comme Platon traitait les poètes, – c’est d’ailleurs mieux qu’eux ne les traitent ! – et je les couronne de fleurs ici, une fois pour toutes.

Je voudrais m’excuser du ton agressif de ce livre . Chacun chante selon sa voix. Chacun a le droit de chanter, même d’une voix désagréable. J’ai tellement entendu de douceurs dans le monde féroce des bibliothécaires qu’il ma semblé souvent que si ces bénisseurs aigres, ces monomanes de l’avancement, ces académiques congratulateurs « se flanquaient une peignée », un grand pas serait fait vers la conciliation.

Ces choses personnelles n’ont guère d’importance, sinon que le public en souffre. Quant aux reproches ad hominem que l’on m’a faits, quand des chapitres de ce livre parurent dans différentes revues, je dirai que la signature me paraît un devoir, mais que mes écrits n’ont rien à voir avec les fonctions qu’il est possible que j’occupe ou occuperai ou ai occupées. Je paye scrupuleusement des impôts que je réprouve. Mon opinion sur l’octroi ne me donne pas le droit de passer de l’alcool en fraude et je ne tue pas les gens  qui, selon moi, tort. Je ne me rejette nullement sur la question de salaire et de vie à gagner qui, pour certains, justifierait tout. On peut donner librement sa collaboration à des oeuvres dont on est loin d’approuver toutes les tendances. Nulle oeuvre d’intérêt général ne serait possible, si, pour grouper des efforts, vains isolément, il fallait attendre que tous ceux qui y travaillent fussent du même avis.

Donner franchement le sien n’empêche nullement de se dévouer franchement au système qu’un autre sut faire préférer.

§

Les chiffres…

Je dois avertir qu’en principe tous les chiffres donnés ici sont inexacts .

Ils ont été donnés en conscience, au prix de pas mal d’efforts et j’ose les espérer les plus exacts possible, mais ce possible n’est pas beaucoup. Quand on vous demande le prix que peut valoir une gravure, l’un dit cent francs et l’autre mille, un homme dira exactement, d’après la dernière vente, 293 fr. 95 centimes. Mais la vente prochaine réduira au quart ou portera au triple, et c’est pourquoi tout bon fonctionnaire doit ne rien dire du tout afin de ne pas « tromper les gens ». Eh ! bien, il est très utile pour le possesseur d’une belle gravure d’être trompé de la sorte, car cela lui évitera de faire des sacs d’épicerie avec des oeuvres d’art.

Les documents fournis peuvent donc donner « des idées » justes là où ils sont, mais il faut n’en tirer que déductions très proches. Il y a des eaux potables si on les agite pas.

Ainsi le nombre de livres d’une bibliothèque varie, suivant que l’on compte les journaux par titre, année, ou Nos, et qu’on détaille plus ou moins les recueils. Sauf des cas spécifiés, ils ne sont que des épithètes plus variées que celles de la langue courante : petit, moyen, très grand… Les budgets, la population sont-ils plus exacts ?

Apparence. Il faut tenir compte des prix, des qualités. Mais qu’est ce qui est exact, et qu’est ce qu’un bilan en finances ? La comptabilité est la poésie des affaires.

Mais la grande inexactitude est la date. Elle s’applique aux opinions autant qu’aux faits.

Ce livre fut commencé il y a plus de dix ans, et des chapitres en ont  paru dans le Mercure de France et la Nouvelle Revue. Il a été écrit ou récrit complètement en 1906 et 1907. Mais dans les dix mois qui séparent de la remise à l’éditeur de la réception des épreuves, que de changements ! Partout de nouveaux budgets, deux universités françaises ont ouvert des bibliothèques neuves, des annuaires bien plus complets que ceux que j’avais eus en mains ont été publiés. La Nationale, enfin, la Nationale de France, légende de lenteur, a pris le galop et, sans crédit nouveau, est devenue une des bibliothèques du monde où le public attend le moins longtemps ses volumes

Que dire de la province, que dire de l’étranger, je suis assez sûr de l’Inde, où j’étais il y a 3 mois, non de l’Italie, où j’étais il y a 5 ans, et je n’ai pas eu le temps de visiter Puteaux et Pantin…

J’ai dû, sur épreuves, remanier, modifier chiffres et opinions. Celles-ci datent de 1906, sauf les erreurs qui m’apparurent en AVRIL 1908, date à laquelle les tableaux et chiffres de ce livre ont été, sur épreuves, complètement revus.

Et ce livre, n’est-ce pas son but, de devenir faux très vite ? Qu’on le rectifie, qu’on en redresse les erreurs grossières, qu’on dresse enfin un état des bibliothèques de France, et de celles du monde, et qu’on rejette ce livre comme les lubies du temps où l’on ne savait pas, ce serait déjà un succès, tout comme si sortait à son appel, en France, des bibliothèques libres…

Il ne réclame pas de droit d’idée, de priorité d’idées. D’autres ont dit les mêmes choses, et elles sont dites ici afin qu’on les redise, et qu’elles ne cessent d’être dites jusqu’à ce qu’elles se réalisent. J’ai pris, prenez. Ce sont choses pratiques et vraies. Seuls le faux et l’impossible sont à quelqu’un.

Si vraiment, par ce livre ou autrement, se dressent en France quelques initiatives, ce ne sera pas chose nouvelle et l’exemple de l’étranger, tant invoqué par nous, n’apporte rien d’étranger. Il ne s’agit que de reprendre un mouvement français, de briser les obstacles mis par des réactions successives, et le plus étranger des exemples que nous donnons, c’est le spectacle de la vieille France, première du monde, de la vieille France qui, pour l’instruction  et la science d’alors, avait des bibliothèques, libres, riches, les plus riches, les plus libres, et, en ce temps-là, les plus modernes.

La jeune République, la nôtre, a fait aussi de grands efforts. Quelle sorte d’Empire est revenu ? Nous avons tout à reprendre.

Nos bibliothèques populaires, nos scolaires… arrêtées en bas âge, demeurées insignifiantes. Mouvement généreux, enthousiasme d’un instant, qui s’est tari comme un torrent de pays chaud.

Nous avons à démontrer que :

1° Ni à Paris ,

2° Ni en France,

nous n’avons vraiment de bibliothèques.

Cela à aucun point de vue ; nous nous placerons à tous :

1° Au point de vue général. Notre unique grand dépôt, la Nationale, insuffisant, prolonge à grand’peine une vie précaire.

2° Au point de vue spécial, technique. Nos bibliothèques scientifiques sont dans un état piteux : crédits désolants, règlements absurdes. Accaparement presque complet et croissant par les chartistes et les archéologues, qui les rejettent de plus en plus loin du grand public, loin des sciences vraies.

3° Au point de vue public. Avec nos mots de populaire et scolaire nous ne savons pas ce qu’est une bibliothèque publique libre.

Les municipales, qui devraient être à tout le monde, sont entraînées par les archéologues qui les dirigent vers la pure curiosité historique, elles se ferment au grand public, à l’esprit moderne, ont des budgets ridicules, des heures impossibles… La création de vraies bibliothèques publiques est une matière presque nouvelle, et il faut bien en parler, puisqu’en France on ne sait pas ce que c’est. Le public ne le sait pas, et les bibliothécaires  ne le savent pas.

Populaire, scolaire, municipale…

Il faut proclamer qu’un peuple ne se compose pas de gosses et de voyous et qu’une « librairie » n’est pas un phénomène archéologique qu’on montre le Dimanche au Musée.

Il faut une bibliothèque pour tous, avec, non des populaires, mais des succursales si elle ne suffit pas. Et qu’il  faut des bibliothèques purement techniques pour quelques savantes spécialités.

Nous aborderons même le point de vue des bibliothécaires, qui commencent à s’associer, à montrer leur malheureux sort. Mais tant qu’ils n’auront pas rendu les bibliothèques plus intéressantes pour les Français, je doute que le public s’intéresse à eux. Tout a besoin d’avancer là-dedans, livre et gens.

Il y a d’autres questions, celles de catalogue, de bibliographie, de mécanique même. Tout cela est bien en retard ; pour les catalogues, ce n’est pas l’argent qui a manqué.

En regard de la France nous mettrons les bibliographies méthodiques, les catalogues pratiques d’Amérique, ses vastes dépôts, où tout est mis à la disposition du public, et qui ne sont plus « des réservoirs, mais des fontaines », l’Angleterre couverte de bibliothèques si bien que plus une ville de 40.000 habitants n’en est privée, bibliothèques pimpantes, ouvertes dès le matin jusqu’à dix heures du soir, pourvues de salles pour la jeunesse, de salles pour le prêt, pour la lecture des journaux, munies des derniers livres de référence de l’année – l’Allemagne enfin avec ses universités magnifiques dont les bibliothèques reconstruites sont les grands  monuments de ce temps dans leurs villes.

La France a un orgueil : le plus grand dépôt de livres qui soit au monde. Il est aisé de voir  que cette suprématie  est déjà bien factice : avec des budgets actuels, elle ne durera plus longtemps.

Le dépôt légal encombre autant qu’il rapporte et le crédit d’acquisitions de la Nationale est celui d’une ville de province en Allemagne ou en Amérique. Autant que la bibliothèque Vaticane, elle gardera des beautés et des curiosités qu’il lui arrivera même quelquefois de montrer, mais au point de vue moderne, elle n’est déjà plus qu’une bibliothèque de second ordre.

§

Nous avons laissé résolument hors du sujet toute description de manuscrits, reliures, impressions anciennes, livres rares. Nous nous occupons d’outils dont on se sert, pas du tout d’objets qu’on expose. Nous mettons les bibliophiles à la porte de nos bibliothèques ; c’est indispensable. Ce sont eux qui font tout le mal et momifient les livres ; nous n’aurons pas de paroles assez dures pour ces maniaques – dont nous sommes.

Ils trouveront ailleurs notre respect, notre amitié fraternelle, – ailleurs.

C’est notre façon de servir l’Art du Livre que de chercher à rajeunir nos bibliothèques. Nous parlons de la porcelaine dans laquelle nous mangeons et non du musée de Sèvres, et nous sommes bien libres de préférer aux impressions du XVe celles du XIXe, et ces belles éditions étrangères  de ce temps qui manquent à nos collections. Mais nous pensons aussi qu’en répandant le goût des livres, par le moyen même des bibliothèques publiques, nous faisons plus pour la bibliophilie, pour le beau livre, qu’en nous couchant en travers des portes pour empêcher de voir les trésors de nos musées.

§

Vers 1880, plus tôt ici, plus récemment là, a commencé une ère nouvelle pour les bibliothèques. C’est une moisson dont les germes furent jetés vers 1850, quand l’Amérique commença à fonder partout des bibliothèques libres publiques, quand l’Angleterre adopta l’Act Ewart, quand la France même… mais l’Empire étouffa tout cela.

Et c’est vers cette époque, quand l’Allemagne dans ses universités, l’Amérique et l’Angleterre  dans leurs bibliothèques libres célébraient comme une ère nouvelle de l’humanité l’ère des bibliothèques dressées partout à côté de l’école, plus belles que la cathédrale – c’est vers cette époque que l’Etat français, rognant les crédits, stérilisant par un fonctionnarisme étroit toute initiative, sans un effort contre l’accaparement  des archéologues, commençait la décadence des bibliothèques de France.

C’est ce que nous raconterons ici, de notre mieux, tâchant de faire voir quelle utilité, quelle source de prospérité, quel placement avantageux les nations étrangères trouvent dans leurs bibliothèques.

§

Quoi ! l’étranger est donc si beau, si magnifique…

Je n’en crois rien.

Nous cherchons ici des modèles, nous cherchons à secouer une torpeur et à opposer l’exemple des efforts vainqueurs à notre découragement spirituel et national. Nous n’avons donc pas à nous occuper des défauts de l’étranger. Il nous serait aisé de montrer que les bibliothèques américaines servent plus aux femmes qui ne font rien qu’aux hommes qui travaillent ; nous n’envions pas non plus la philologie allemande, et quoique leurs docteurs nous veulent apprendre couramment le français, nous ne prendrons plaisir à railler les Allemands qu’en la personne de quelques Français trop influencés.

C’est dans la conviction absurde, mais commode, la féconde hypothèse que nous sommes absolument et irrémédiablement premiers du monde, que nous nous blâmons de si bon coeur, avec entrain, et ceux que des vérités peuvent décourager, ceux qui, au constat d’une infériorité, ne se sentent pas de suite une tendance vers l’effort, ceux-là qui ont besoin  de petites illusions sur leur rang, sur leur oeuvre ou leurs décorations, – manquent vraiment de la belle illusion intérieure, de la foi en des réserves de résistance et d’effort, d’initiative.

Celui-là seul a de l’orgueil qui ne se sent pas flatté. Les Français, je le dis, en manquent.

Puisse ce lourd ouvrage leur en rendre quelque peu ! Il est résolument optimiste.

Cela pourra ne pas trop sembler à la lecture. Il était bon de l’affirmer dans la préface.

 

à suivre…

Où l’on débutera le livre 1 : Les bibliothèques

le jeudi 9 décembre 2010.

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Pour adultes seulement : le catalogue d’une exposition censurée, édité par l’ABF

La censure. Une affaire ancienne ?

En décembre 2008, la revue Bibliothèque(s) de l’ABF publiait un numéro consacré à cette thématique. Dans son introduction au dossier, Michel Melot, ancien président du Conseil supérieur des bibliothèques faisait remarquer qu’ une des leçons que l’on peut tirer [des censures subies], sur laquelle il est possible d’agir, est l’isolement des bibliothécaires victimes de censures de la part de leurs tutelles.« 

Pour témoigner de son engagement, qui est celui de tous les bibliothécaires, pour la liberté d’expression, l’ABF (l’Association des Bibliothécaires de France) a décidé de briser cet isolement, de soutenir les auteurs et les professionnels censurés – notamment les collègues de la BDP de la Somme et de publier le catalogue de l’exposition  » « Quand les illustrateurs de jeunesse dessinent pour les grands » surtitrée pour adultes seulement.

25 illustrateurs pour la jeunesse mondialement connus ont été conviés à dessiner « pour les grands », parmi eux : Bachelet, Claveloux, Gauthier, Heitz, Joos, Lemoine, Maja, Nicollet, Ungerer, Zaü, Zullo, auxquel s’est joint Leo Kouper, le grand affichiste auteur de l’affiche d’Emmanuelle et de Le père Noël est une ordure. Ils ont récoltés de nombreux prix, été publiés par les plus grands éditeurs, en France et dans le monde, dans la presse, du Monde au New Yorker, en passant par le Magazine littéraire ou Lire…

L’exposition prévue à la Bibliothèque de prêt de la Somme a été interdite 11 jours avant son vernissage par son commanditaire, le conseil général.

La presse nationale (Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, Le Canard enchaîné, Art Press, France Inter, France Culture…), ainsi que l’Observatoire de la censure et la Ligue des Droits de l’Homme se sont élevés contre ce cas de censure brutal et stupide.

Une large sélection de l’exposition interdite (31 dessins drôles et émouvants) et les projets d’affiches de Léo Kouper (Emmanuelle) sont précédés d’un historique de l’affaire et suivis d’un éloquent florilège de la presse.

Pascal Wagner, président de l’ABF,  en préface au catalogue explique : « En décidant de publier le présent catalogue d’une exposition élaborée par une bibliothèque dans le cadre de ses interventions culturelles et déprogrammée par la tutelle administrative de ladite bibliothèque, l’ABF souhaite émettre un signal à propos du problème récurrent de la censure en bibliothèque – une piqûre de rappel, en quelque sorte. »

Chers collègues, chers lecteurs, si vous voulez vous procurer ce catalogue, soutenir le travail de nos collègues, ne pas laisser le silence nous dicter sa loi, dirigez vous directement vers le libraire de votre marché public ou sur le site de l’ABF. Et, faites connaître ce livre dans votre bibliothèque…

Laissons Michel Melot conclure :  » Rien ne sert de se flatter de liberté nationale : l’histoire nous apprend que la censure a une longue histoire en France et que ses formes actuelles s’ancrent dans la tradition d’un pouvoir central fort et d’une administration puissante, qui laissent le citoyen souvent démuni. Tel est le bibliothécaire, sans défense devant une tutelle qui lui dicterait une politique sectaire contraire à ses propres idéaux. Les grands principes ne servent à rien sans une bonne justice« 

Pour adultes seulement

80 p., 31 planches quadri, 21×23 cm, sous couverture quadri avec rabats et sous bande rouge : « Couic sur la chose » (Le Canard enchaîné).

Prix : 13 € / ISBN : 978-2-900177-35-8

Diffusion : ABIS, 31, rue de Chabrol – 75010 Paris / Tél. 01 55 33 10 30 / Fax 01 55 33 10 31

Sortie le 20 novembre.

 

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BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 3 : « il en est de ces lueurs de vérité comme de l’éclairage à la Bibliothèque Nationale : la peur de l’incendie empêche d’y voir clair. « 

  Suite de la préface et de l’épisode précédent :

§

               Cet ouvrage répond certainement à un besoin : celui que chaque citoyen éprouve  d’attaquer les institutions de son pays. Il mettra à même de le faire avec plus d’efficacité, et même avec utilité. J’ai souvent remarqué, dans mon humble vie de fonctionnaire, que la marche régulière du Char de l’Etat était entravée, plutôt qu’accélérée, par les plaintes du public. Dans ma vie superbe et récalcitrante de citoyen français, j’ai de même quelquefois entravé, non excité la marche régulière d’administrations telles que l’octroi, la poste, les transports en commun, la voirie, et, j’ose le dire, la police, – et cela non seulement par des infractions volontaires aux réglements en vigueur, mais par des réclamations injustifiées, ou qui, lorsqu’elles étaient justes, ne tenaient aucun compte du Possible, de la Nécessité-de-l’Heure-Présente, du Buget, des Habitudes… et s’adressaient à des individualités irresponsables, agents aveugles d’une invisible Autorité.

               Ainsi, tandis que lent, mais sûr, le char de l’Etat se rendait de A en B, mes plaintes

et mes menaces poussaient de C en D, et j’étais semblable au charretier ivre qui, le fouet en main, se plante devant ses chevaux, pour leur dire d’avancer.

               Plaintes, réclamations ont une utilité : celle de décharger les nerfs. Fonctionnaire, je n’ai jamais refusé au cityoen furieux l’exemple de la patience administrative et chrétienne, mais j’ai dû décliner, parfois avec regret, les scènes et les querelles que des gens, parfois de très loin, étaient venus chercher. Et je pensais que ces générations colères, ces initiatives hardies seraient fécondes si, mieux instruites, elles poussaient en sens inverse ! J’ai pensé cela, souvent, en écoutant les gens venus me dire « mon fait », qui n’étaient pas le mien, tandis que, poli et réservé, j’attendais la fin de l’orage pour continuer en paix un travail plus urgent.

              Oui ! j’ai pensé : que de forces se perdent ou gênent en CD ! Quel progrès  si elles agissaient en EF ! Qui donc prêchera l’union des mauvaises volontés ! Songez que la bonne est toujours impuissante. Mais la mauvaise est forte, elle pourrait être utile.

              Cependant ces vaines rouspétances du public dans les bureaux sont moins ignares que ce qu’on lit dans les journaux, et il n’est pas exagéré de dire que, lorsque ces plaintes franchissent le seuil de la Chambre des députés, en général au moment de la discussion du Budget, sous forme de rapport et d’opposition à ce rapport, de confuses lumières relèvent bien un peu l’angle  que fait la ligne DC, mais qu’il en est de ces lueurs de vérité comme de l’éclairage à la Bibliothèque Nationale : la peur de l’incendie empêche d’y voir clair.

              Mis à même d’étudier d’assez près le fonctionnement d’une grande bibliothèque, j’ai tenté de rédiger mes observations en comparant mon expérience avec le peu que j’ai pu voir ou apprendre en France ou ailleurs.

              Chacun se fait des services de l’Etat son idée particulière, en exigeant sur l’heure sa petite affaire personnelle, et, selon son caractère, criant ou se résignant. Le public en général a le respect des bibliothèques, trop même, et non seulement il se résigne, mais s’abstient…

               Il y a des matières où l’abstention n’est pas possible et je voudrais voir en grand nombre des livres comme celui-ci, sur l’octroi, sur les postes, sur les banques, sur le pain. Habituant le public à des connaissances précises, il saurait réparer lui-même sa machine. Les gens de sport comprendront. Cela ne veut pas dire fabriquer, mais savoir ce qui cloche, et pour y remédier s’adresser où il faut.

               Les bibliothécaires professionnels trouveront ce gros livre très léger. Mais je n’écris pas pour ceux qu’une longue suite d’examens a enfin dispensés d’apprendre. Ils sont du métier, ils font leur métier ; avec l’obéissance et les précédents, ils se tirent d’affaire. Qu’ont-ils besoin d’opinion ? J’écris pour ceux qui ignorent, mais décident, votent et subventionnent…

               Eh ! bien, députés, conseillers généraux et municipaux, journalistes, riches donateurs, propagandistes, public enfin, tous ceux qui ont envie de faire quelque chose trouveront ici le moyen de faire quelque chose de bon.

                 Quel que soit le but, qu’ils veuillent se faire un nom ou attacher le leur à une oeuvre durable, faire de l’opposition ou du gouvernement, embêter les gens en place, supprimer des abus ou créer de nouvelles fonctions rétribuées, caser des gens intéressants, servir pratiquement le commerce et l’industrie ou développer une profession libérale, faire des économies ou éblouir par de somptueuses libéralités, étaler la décadence de la France ou exalter le triomphe de la République – en vérité, les bonnes et mauvaises volontés trouveront ici l’emploi de leur initiative pour le progrès général de notre pays. Ils trouveront des faits, des chiffres, des notions claires, qui leur permettront de combattre mieux,  de légiférer mieux, de donner mieux, de s’honorer mieux.

                   Les professionnels peuvent donc dédaigner ce livre. Ils trouveront dans un grand nombre d’ouvrages spéciaux, dont quelques-uns sont même en français, des enquêtes plus minutieuses, par des auteurs mieux qualifiés, des chiffres plus détaillés, et cette absence de conclusion qui caractérise le spécialisme. Ceci est un livre pratique, qui s’impose de conclure, même sur le provisoire, car on ajourne l’étude des lois sur l’équilibre jusqu’au jour où on sait marcher. Il s’agit de doter  notre pays de bonnes bibliothèques, utiles, commodes, fréquentées, il s’agit que les Français aient les mêmes ressources intellectuelles  que leurs concurrents, et voilà tout.

                  La plupart des ouvrages sur les bibliothèques ont un autre but. Ce sont là  des ouvrages difficiles à comprendre. Comme les bibliothèques, ils sont faits pour qu’on n’y ait pas accès ; aux unes des formalités, aux autres des mots compliqués. Ces livres tendent à être scientifiques. Ils ont tout de la science, l’exactitude, l’impersonnalité irresponsable, la dispense d’aboutir, l’idéal qui se suffit dans une recherche infinie, et surtout cette abondance de termes techniques, la mascarade rébarbative qui donne aux plus modestes  la sensation bien douce d’être des compétents ; et il ne leur manque que de nous révéler quelque loi de l’univers, ou de pouvoir s’appliquer à quelque chose d’utile : fournir par exemple, des livres aux gens de science.

                  Je n’ai pas eu pour but  de hérisser dans le coeur des Français le fameux bonnet à poil  que les uns ont de militaire, les autres scientifique. Mais la langue française ne m’a pas donné de mots…

                   Ce fut certes un grand ennemi des livres que celui qui remplaça  le vieux mot de librairie par le mot bibliothèque. Ce n’est pas un élément médiocre de succès des maisons de livres anglaises  que d’avoir gardé le nom de Library. Mais si la langue française n’a pas le mot commode, c’est qu’elle n’a pas la chose, et le jour où le peuple français aura des livres il trouvera tout seul un nom plus pratique. Ce n’est pas à moi ni à personne de l’inventer. Le monde à son aurore avait le dinotherium, les jeunes soldats dits bleus ont des gants blancs trop larges… Ainsi non seulement l’on a des bibliothèques, mais des bibliographies et de la bibliothéconomie. Ce n’est pas de l’expérience, c’est de la jeunesse ; cela passera.

§

                    

à suivre…

Où il sera question de bibliothèques populaires, scolaires ou municipales… et de « l’encombrant » dépôt légal de la France…      

Prochain épisode : jeudi 2 décembre 2010

 

Notule pour aujourd’hui :

Eugène Morel, s’il revenait aujourd’hui, serait donc déçu : le peuple français n’a pas repris le terme de librairie pour désigner nos maisons de livres. Il aurait sans doute eu de bons mots sur la racine -thèque qui s’est propagée un peu partout. Bibliothèque, Médiathèque, Discothèque… En 2010, et ce depuis le web, la bibliothèque n’est plus un centre omniscient du savoir où tous convergent pour s’abreuver aux sources de la connaissance. 

Elle doit aujourd’hui rayonner (à la manière d’un pulsar), se faire connaître, devenir productrice de contenus et émettre ces contenus vers l’extérieur pour donner envie à chacun de revenir vers ce lieu socialisé, potentiellement riches d’échanges et de découvertes.

Ce qui n’a pas encore tout à fait changé depuis l’époque de Morel, c’est le jargon professionnel des bibliothécaires. Inévitable, évidemment d’avoir un jargon, bien entendu, il faut être précis. Mais il ne devrait rester qu’entre les murs de nos bureaux. Encore que… Nous aurions intérêt à débuter nos réflexions sur le comment communiquer vers nos publics par un travail sur notre jargon. Jargon qui montre aussi notre vision parfois autocentrée de la culture.

Et pour illustrer mon propos, si vous ne connaissez pas encore ce magistral article de Noëlle Balley, je vous invite à le découvrir sur le site du BBF : le bibliothécais sans peine, petit manuel de conversation courante à l’usage des visiteurs pressés.

Ajout du vendredi 26 novembre 2010 :

L’ENSSIB vient de numériser l’ouvrage d’Eugène Morel : la librairie publique (1910) qui devient ainsi de nouveau accessible et disponible dans sa bibliothèque numérique. Voir la notice.

 

Silence

 

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BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 2 :  » Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque, n’est assuré que par une de nos institutions : les cafés. »

  Suite de la préface et de l’épisode précédent :

§

           Nous avons la Bibliothèque Nationale.

           S’il y a un établissement  où le public devrait aller le moins possible, c’est bien celui-là… Son rôle de conserver pour les siècles futurs un exemplaire de nos éphémères productions, de garder pieusement des trésors uniques, n’a rien à voir avec les communications rapides, le prêt à domicile, l’envoi en province, la vie intense enfin d’une bibliothèque moderne.

           Les livres s’y usent vite, les services s’encombrent, les employés sont sur les dents, et le public s’y plaint toujours… Qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’affamé de livres un public impatient vient demander à l’Etat ce qui regarde la ville – et qu’il n’y a pas de bibliothèques à Paris.

           Et de fait, il n’y en a pas.

           Songez à ce qu’est Paris, et il n’y en a qu’un en France ! Les Heures d’Anne de Bretagne, sous clef, dans une armoire – et que nul n’a le droit de voir – ont beau être à Paris, cela ne dispense pas de lire ou de prier et de regarder des images. Une bibliothèque, c’est des livres qu’on lit.

           Et maintenant je m’adresserai au public, et lui dirai qu’il ne se doute pas de l’utilité d’une bibliothèque.  Il ne s’en doute pas , et qu’est-ce qu’on lui en montre ? Des lieux sombres, écartés, ouverts de temps en temps, où il ne trouve rien de ce qui est utile, amusant, facile, libre, mais l’air austère universitaire et le rébarbatif de l’administratif.

           Mais non… une bibliothèque, c’est très gai, et c’est clair. Il y fait aussi bon que chez le marchand de vins. A Boston, on y joint des salles de billard. Ici l’on peut fumer, là il y a un jardin. Asseyez-vous à l’ombre, voici de quoi vous distraire. Des livres ? Oui, avec des images.

          Ils ne sont pas noirs, ils sont reliés en rouge, en vert, coquets, pimpants.

          Surtout ils sont nouveaux.

         Cela est à dire et à redire à ceux qui lèguent à leur ville leurs vieilles paperasses.

         Si un amour local du prochain les incite, qu’ils profitent d’être vivants  et prêtent leurs livres neufs, et qu’ils les reprennent s’ils veulent après, dans leur tombeau.

          Trop d’avares ont légué les os qu’ils ont rongés. On ne sait pas le tort que le goût des vieux livres fait au culte des livres. Parce que cette amusette est richement dotée et délasse des gens fort sérieux, on croit qu’elle confère une sorte de divinité à ce qu’on ne lit plus. Le livre n’est pas comme le vin, qui gagne en vieillissant. Il est comme un habit qui se démode et qui s’use, il vit et meurt ; utile, porté jusqu’à la corde, sale et fripé, on s’en sépare avec regret ; mal fait ou luxueux, gardé précieusement, il ne sort de l’armoire où il se mange aux vers qu’aux grandes cérémonies, et son air suranné couvre de ridicule celui qui s’en pare ! Portez vos livres neufs ! Usez vos livres.

           Cela n’empêchera pas d’aller aux Invalides ou à la Bibliothèque Nationale, voir de vieux habits et de vieux livres sous verre. Je garde pieusement un gilet de mon bisaïeul. Il est brodé de fleurs roses et très bien conservé. Mais ce n’est pas celui que je porte ordinairement.

            L’art et l’antiquité n’ont donc rien à voir à la question. Mais comme de toutes parts – direction des bibliothèques accaparée par les archéologues, – bibliothèques encombrées  de ce qu’on appelle livres de fond, livres gros, inutiles, sans beauté comme sans intérêt, – ignorance du public qui ne sait pas à quoi sert une bibliothèque, – vanité des donateurs et sottise des voteurs de crédits  qui confondent « livres de fonds »  avec des livres à lire ou avec des livres d’art – comme de toutes parts  on nous fait des collections non de gilets à fleurs  et de cravattes de dentelles, encore moins de vêtements chauds que l’on pourrait prêter  à ceux qui gèlent, mais bien de faux-cols, de gibus et de redingotes noires, empilées comme pour une mobilisation, – il importe de proclamer, même en exagérant, qu’une bibliothèque n’est pas une collection de vieux livres, c’est un crédit annuel pour en acheter de nouveaux ; qu’on ne dote pas plus une bibliothèque avec vingt ou cent mille volume une fois donnés qu’on fonderait un restaurant populaire avec un réservoir de soupe une fois faite, – que donc, en diminuant les crédits des bibliothéques, on supprime un service, car ce qui a été fait ne fait pas ce qui est à faire…

             Qu’enfin s’il y a lieu , et certes il y a lieu, de fonder des bibliothèques neuves, il n’y a nul besoin  de s’occuper d’un fonds, de chercher beaucoup de livres… Il faut de la place, une bâtisse commode, claire et gaie, dans un lieu fréquenté,  et de bons crédits annuels.

 

             Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque, n’est assuré que par une de nos institutions : les cafés.

              C’est sans doute pour ne pas leur faire concurrence que nos bibliothèques ferment de si bonne heure ?

              Elles ne les remplacent pas. C’est encore au café qu’on trouve les journaux, les revues, le Bottin, les Indicateurs. Le Touring-club s’occupe activement de forcer les hôtels à avoir au moins des cartes et guides de la région. Je fais appel à cette association, dont je fais partie, autant qu’aux commissions des bibliothèques et je demande : est-il si nécessaire de boire ?

              Quel rapport y a-t-il  entre le bock imposé et le livre consulté ? Pourquoi cette forme d’impôt détourné et bizarre ? Quelle étrange survivance que cette cérémonie d’un verre de quelque chose apporté selon un rituel par un prêtre vêtu du tablier symbolique devant celui qui désire s’asseoir et lire ? Pourquoi cet impôt de huit sous prélevé par des flamines… Un droit de deux sous d’entrée, pour une bibliothèque, paraîtrait exhorbitant.

               Nous buvons trop. Mais je ne songe pas à restreindre les goûts liquides et libres de mes concitoyens. Je réclame le droit d’une minorité qui n’a pas soif : le droit de lire sans boire !

               En Amérique ou en Angleterre, il est peur de petites villes de 4.000 habitants qui n’offrent à tout venant une maison confortable, parfois luxueuse, ouverte à tous de 9 heures du matin à 10 heures du soir, où l’on peut lire et emprunter des livres, et où l’on trouve  les journaux du jour et de la semaine, les revues et les renseignements les plus récents pour tout ce qui intéresse le touriste, le commerçant, le poète, l’industriel, l’artiste, l’ouvrier, les enfants et les électeurs.

              Il y a des bars en face ; même ils profitent de la bibliothèque. Le soir, ils vivent, non de son ombre, mais de sa lumière, car, dès la nuit, elle brille, et cela est beau comme un théâtre !

§

               Cet ouvrage répond certainement à un besoin : celui que chaque citoyen éprouve  d’attaquer les institutions de son pays.

à suivre…

Où l’on apprendra par la suite pourquoi Eugène Morel n’écrit pas  » pour ceux qu’une longue suite d’examens a enfin dispensés d’apprendre « 

 

Prochain épisode : jeudi 25 novembre 2010

 

 

Notule pour aujourd’hui : quel avenir pour votre bibliothèque ?

En 1909, Eugène Morel rêve d’une autre bibliothèque… Cent ans plus tard, d’autres bibliothécaires, ceux des bibliothèques de Montréal demandent depuis le 10 novembre 2010 à leurs concitoyens d’imaginer la bibliothèque idéale : « nous nous sommes permis de rêver, de sourire et surtout de mettre de côté toutes limites afin de laisser libre cours à nos désirs. Et vous, quels sont les vôtres? Partagez-les avec nous : www.bib.umontreal.ca/ideale. Certains de ces rêves pourront et devront se concrétiser. Pour ce faire, nous tendons la main aux équipes de tous les services de l’UdeM. Nous allons joindre nos forces pour vous offrir un milieu de vie universitaire qui soit à la fois invitant, stimulant et harmonieux. L’avenir se joue maintenant ! »

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Un texte dérangeant d’Alberto Manguel : la bibliothèque de Robinson (2000)

 »        Il est intéressant de remarquer qu’il existe chez les humanistes une corrélation entre la possibilité d’un espace infini qui n’appartient à personne et le savoir d’un passé riche qui appartient à tous.

          C’est évidemment le contraire même de la définition du Worl-Wide-Web. Le Web se définit comme un espace qui appartient à tous, mais il exclut le sentiment du passé. Il n’y a pas de nationalités sur le Web (à l’exception du fait, bien sûr, que sa lingua franca est l’anglais), ni de censure (à l’exception du fait, encore une fois, que les gouvernements trouvent parfois le moyen de refuser l’accès à certains sites, forme de censure par omission). Chez l’utilisateur du Web, le passé (la tradition temporelle qui mène à notre présent électronique) n’est habité par personne. L’espace électronique ne connaît pas, semble-t-il, de frontières. Les sites – c’est-à-dire les lieux particuliers qui se définissent eux-mêmes – s’érigent dans cet espace mais ne le limitent pas, ne le possèdent pas, comme de l’eau dans l’eau. Il est quasi instantané, il n’occupe aucun temps, sauf le cauchemar d’un présent perpétuel. Tout surface et sans volume, tout présent et sans passé, le Web aspire à être (il s’annonce lui-même comme tel) le foyer de chaque utilisateur, dans lequel la communication deviendrait possible avec tout autre utilisateur à la vitesse de la pensée. Telle est sa caractéristique essentielle : la vitesse. « 

Avant ce passage, il remarque :

 » Nous ne sommes pas une société lettrée. Notre société accepte le livre à la manière d’un prêt-à-porter, bien qu’un peu désuet. […] … toléré de manière condescendante à titre de passe-temps, un passe-temps trop lent, qui manque d’efficacité et ne contribue pas au bien commun. »

et s’inquiète – il écrit ce texte sans doute en 1999 puisque sa première publication est de l’an 2000 – s’inquiète donc du risque d’abandon de la mémoire du passé prenant exemple des étudiants de mai 68 qui voulaient du nouveau à tout prix :

« Défense de citer ! Les étudiants voulaient de la pensée originale ; ils oubliaient que citer, c’est poursuivre une conversation avec le passé afin de la resituer dans le contexte du présent ; que citer, c’est faire usage de la bibliothèque de Babel ; que citer, c’est réfléchir à ce qui a été dit avant nous et que, faute de le faire, nous parlons dans le vide, là où nulle voix humaine ne peut articuler un son. <<Ecrire l’histoire, dit Walter Benjamin, c’est la citer.>> »

Alberto Manguel en 2000 est inquiet par le caractère éphémère des média électroniques. A peur de la fin des archives des écrivains, de l’instantané, de la vitesse : ennemie de la lenteur indispensable à la réflexion à l’oeuvre dans la lecture individuelle. Reconnait à ces média, toutefois, leur utilité pour communiquer… Il imagine cependant une sortie possible à cette course perpétuelle :

 » Avec ses fonctions d’écriture et d’audio, le texte électronique chevauche à la fois la tradition orale et la tradition écrite ; à la longue (on peut du moins l’espérer), il se libérera de l’une et de l’autre et développera son propre langage technologique. « 

Il parle alors du mauvais usage des média électoniques, cédérom, premieres liseuses comme cette rocket-book – on est en 2000, date de la première tentative de lancement du livre électronique :

 » Ce mauvais usage, je crois, ne durera pas longtemps, mais il durera tant que les artistes ne s’empareront pas de ce nouveau médium et ne lui donneront pas son propre langage, comme ils l’ont fait après l’invention de la photographie, de la radio, du cinéma, de la vidéo. »

Ce moment est là. Non ?

Ces extraits proviennent du texte d’Alberto Manguel : La bibliothèque de Robinson, publié en 2000 chez Leméac à Ottawa. Il est disponible dans une nouvelle édition : Pinocchio et Robinson : pour une éthique de la lecture (L’Escampette éditions, 2005)

Silence

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