BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 5 :  » Il arrive qu’un Français a besoin de lire. Ce phénomène ne se produit pas très souvent… « 

Début du livre 1. Voir l’épisode précédent :

§

Livre 1

LES BIBLIOTHEQUES

_

 

CHAPITRE PREMIER

LE PUBLIC ET LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE

« Nos grandes bibliothèques…, et jusqu’à la Bibliothèque Nationale, tendent à devenir de véritables cabinets de lecture dans lesquelles on vient demander des ouvrages de vulgarisation et de lecture courante… »

L. DELISLE, 1900. Discours d’ouv. au Congrès des bibliothèques.

Ce qu’on vient chercher à la Nationale. – Consommateurs et habitués. – Quelques types : l’étudiant, le journaliste, le généalogiste, etc. – Espèces des lecteurs. – Statistique des auteurs les plus lus. – Que la Nationale n’est qu’une grande populaire, et qu’elle ne suffit pas à Paris.

Il arrive qu’un Français a besoin de lire.

Ce phénomène ne se produit pas très souvent, – une fois, dit-on, par an et par 25 habitants pour le département du Nord.

Donc un Français a besoin de lire. L’idée d’acheter un volume lui vient-elle ? Rarement. Ce n’est pas de l’économie, c’est du respect. Acheter un livre a quelque chose d’anti-chrétien. C’est de l’ostentation, un luxe de millionnaire (3 fr. des fois, 0,25 le plus souvent). Songe-t-il, à Paris, à la bibliothèque de son quartier ? Là, il aurait pour rien les plus mauvais romans, mais il l’ignore, ou bien croit que c’est mal fréquenté. – Erreur. On n’y trouve que des Anglaises et des petits bourgeois. – Mais ce sont des populaires… On peut « aller au peuple », on ne veut pas en être.

Donc un Français a besoin de lire. Il songe de suite au gouvernement, il va à la Bibliothèque Nationale.

Là il se heurte à quelques consignes administratives. Elles stimulent son zèle. Très souvent il n’y vient d’ailleurs que pour protester contre les chinoiseries, la paperasserie, dire son fait à l’administration  » que l’Europe nous envie  » et ayant placé sa phrase, s’en va.

D’autres ont le respect inné, pétitionnent, s’enorgueillissent d’une faveur et gardent précieusement une carte dont ils ne se servent jamais. Cela entre dans la  » Quinzaine à Paris  » des Anglais, d’obtenir par l’intermédiaire de l’ambassade le droit d’aller consulter cinq minutes n’importe quoi à la Bibliothèque. Les Allemands sont toujours prêts, ont accompli d’avance toutes les formalités, militairement. Les Espagnols, Italiens, Polonais, Orientaux s’efforcent d’obtenir par l’éloquence une infraction à un règlement. Quelques-uns ne viendraient plus si on laissait la Bibliothèque ouverte à tous. Mais il faudrait alors restreindre le choix des livres, interdire les romans, livres modernes, les journaux, le Bottin… Il faudrait ne pas chauffer l’hiver, sans quoi les formalités seraient remplacées par une queue de théâtre, un jour gratuit.

Le nombre des lecteurs varie en effet assez proportionnellement avec la température. Mensuellement 14.000 en mars, 8.000 en août.

La qualité varie en raison inverse. Sans aucun doute les lecteurs d’août sont beaucoup plus intéressants. Des travailleurs de province et de l’étrangers, professeurs, auteurs, etc., y viennent compléter leur travail de l’année, voir si ce qu’ils disent n’a pas été dit et si rien de nouveau n’a paru sur la question, consulter quelques livres rares ou très coûteux. Le prêt entre bibliothèques les dispenserait parfois de venir ; établi déjà pour les manuscrits, il s’étendra bientôt aux imprimés. L’Arsenal, avec son demi-million de volumes, soulagerait grandement la Nationale.

Mais il arrive aussi qu’un industriel a besoin de documents ou un savant de travaux spéciaux. Ceux-là sont rares, et bien déçus, non seulement à la Nationale, mais à Paris – où  » il n’existe pas de salle, même payante, où l’on puisse consulter les publications récentes françaises et étrangères ayant un caractère scientifique et industriel  » ! – On consulte bien celles qui ne sont pas récentes à la Nationale ; mais pour le savant ou l’industriel, le rétrospectif en général manque d’intérêt.

On dit que les savants et industriels ont leurs revues et leurs bibliothèques techniques, savent toujours où trouver ce qu’il leur faut dans leur partie. Dans leur partie, oui, dans celle à côté, non. Et un ingénieur des mines a besoin de telle connaissance de ponts et chaussées, d’agriculture, de médecine, d »histoire naturelle… pour laquelle il ne sait où aller !

Ces lecteurs justifient à tel point la petite somme d’argent que l’Etat alloue aux Bibliothèques que je me hâte de dire que ces sommes sont tout à fait insuffisantes. Mais combien sont-ils, ces lecteurs là ?

Combien ? 5 0/0 peut-être…

Cinq pour cent seulement ? – Eh ! bien, mais… C’est beaucoup. Il n’est pas dans l’ordre et dans l’habitude des institutions d’Etat d’avoir un effet utile plus fort. C’est, au taux de la rente, un bon placement. Les prix d’académie, encouragements aux livres, n’ont jamais produit cela, jamais !

Mais que viennent faire les autres ?

§

La Bibliothèque  est, au centre de paris, un magasin de renseignement publics, où l’on trouve tout de suite, des dictionnaires, le Bottin, le Tout-Paris, des atlas, la carte des environs de Paris, les auteurs classiques, le Dalloz, etc.

On n’a qu’à prendre les livres, ils sont à la portée de la main. Et il devrait y avoir, à Paris, vingt établissements semblables. Il y en a 80 à Londres. A Paris il y en a deux, mal tenus à ce point de vue, et dont l’un  est dans un quartier d’étude : Sainte-Geneviève, l’autre seulement dans un quartier commerçant : la Nationale.

Pour 200 personnes qui ont demandé des livres, il y en a 40 qui sont entrées et ressorties sans rien demander (un cinquième en moyenne). Je puis évaluer que, sur ces quarante, cinq sont venues faire un bout de causette avec quelqu’un, cinq consulter des affaires de noblesse et de généalogie, autant consulter le Reclus, le Tour du Monde, Lire Racine ou Voltaire, ou simplement s’asseoir ; une dizaine ont consulté le Larousse et la Grande Encyclopédie, deux ou trois malades ont contrôlé leur médecin, ou en on fait l’économie : particulièrement la lettre S du dictionnaire de médecine est bien fatiguée. Une dizaine ont consulté Migne, le Dalloz, le Sirey, des Dictionnaires, les écrivains  de la France, des Mémoires ou des périodiques – travaux intéressants qu’on pourrait faire ailleurs. Enfin cinq au plus sont venus établir une bibliographie, consulter des dictionnaires techniques, secouer la poussière d’un Corpus ou des grandes collections historiques, chercher enfin quelque renseignement scientifique « qu’on ne trouve nulle part que là ».

On voit quelle série de menus services un établissement semblable peut rendre. On trouve tout cela sous la main, sans rien demander, incognito. Ne peut-on rêver aux thermes anciens, où l’on venait refaire son corps, l’exercer, voir des amis, et contempler des oeuvres d’art ? Il y aujourd’hui les cafés. On va y causer, jouer au billard, lire des journaux… Boire y est le moins important, comme « travailler » est le plus rare à la Bibliothèque nationale,  ce qui n’empêche pas d’honnêtes gens d’aller au café parce qu’ils ont soif – pour boire simplement. Ainsi le savant va peu dans les bibliothèques et n’y attarde point. Il consomme et s’en va.

§

Laissons le consommateur. Passons à l’habitué.

L’habitué comprend : ….

à suivre…

Où l’on détaillera les habitués du livre…

le jeudi 16 décembre 2010.

Il n’y aura pas d’épisode 6 puisque le livre que je retranscrit depuis quelques semaines est désormais disponible sur le site de l’ENSSIB dans la collection Les classiques de la Bibliothéconomie. Merci…

Publicités

A propos memoire2silence

L’anti-dédale : intention… “L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. ” (in La bibliothèque de Babel. - Jorge Luis Borges : Fictions. - Gallimard, 1957) Tous les chemins mènent à la bibliothèque ou en sortent. Etre un antidédale est la vocation de La mémoire de Silence. Silence est un bibliothécaire. Son nom est Franck Queyraud. Tous ses propos n’engagent que lui et non sa bibliothèque. à suivre… Silence
Cet article a été publié dans BIBLIOTHEQUES D'EUGENE MOREL. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s