BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 2 :  » Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque, n’est assuré que par une de nos institutions : les cafés. »

  Suite de la préface et de l’épisode précédent :

§

           Nous avons la Bibliothèque Nationale.

           S’il y a un établissement  où le public devrait aller le moins possible, c’est bien celui-là… Son rôle de conserver pour les siècles futurs un exemplaire de nos éphémères productions, de garder pieusement des trésors uniques, n’a rien à voir avec les communications rapides, le prêt à domicile, l’envoi en province, la vie intense enfin d’une bibliothèque moderne.

           Les livres s’y usent vite, les services s’encombrent, les employés sont sur les dents, et le public s’y plaint toujours… Qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’affamé de livres un public impatient vient demander à l’Etat ce qui regarde la ville – et qu’il n’y a pas de bibliothèques à Paris.

           Et de fait, il n’y en a pas.

           Songez à ce qu’est Paris, et il n’y en a qu’un en France ! Les Heures d’Anne de Bretagne, sous clef, dans une armoire – et que nul n’a le droit de voir – ont beau être à Paris, cela ne dispense pas de lire ou de prier et de regarder des images. Une bibliothèque, c’est des livres qu’on lit.

           Et maintenant je m’adresserai au public, et lui dirai qu’il ne se doute pas de l’utilité d’une bibliothèque.  Il ne s’en doute pas , et qu’est-ce qu’on lui en montre ? Des lieux sombres, écartés, ouverts de temps en temps, où il ne trouve rien de ce qui est utile, amusant, facile, libre, mais l’air austère universitaire et le rébarbatif de l’administratif.

           Mais non… une bibliothèque, c’est très gai, et c’est clair. Il y fait aussi bon que chez le marchand de vins. A Boston, on y joint des salles de billard. Ici l’on peut fumer, là il y a un jardin. Asseyez-vous à l’ombre, voici de quoi vous distraire. Des livres ? Oui, avec des images.

          Ils ne sont pas noirs, ils sont reliés en rouge, en vert, coquets, pimpants.

          Surtout ils sont nouveaux.

         Cela est à dire et à redire à ceux qui lèguent à leur ville leurs vieilles paperasses.

         Si un amour local du prochain les incite, qu’ils profitent d’être vivants  et prêtent leurs livres neufs, et qu’ils les reprennent s’ils veulent après, dans leur tombeau.

          Trop d’avares ont légué les os qu’ils ont rongés. On ne sait pas le tort que le goût des vieux livres fait au culte des livres. Parce que cette amusette est richement dotée et délasse des gens fort sérieux, on croit qu’elle confère une sorte de divinité à ce qu’on ne lit plus. Le livre n’est pas comme le vin, qui gagne en vieillissant. Il est comme un habit qui se démode et qui s’use, il vit et meurt ; utile, porté jusqu’à la corde, sale et fripé, on s’en sépare avec regret ; mal fait ou luxueux, gardé précieusement, il ne sort de l’armoire où il se mange aux vers qu’aux grandes cérémonies, et son air suranné couvre de ridicule celui qui s’en pare ! Portez vos livres neufs ! Usez vos livres.

           Cela n’empêchera pas d’aller aux Invalides ou à la Bibliothèque Nationale, voir de vieux habits et de vieux livres sous verre. Je garde pieusement un gilet de mon bisaïeul. Il est brodé de fleurs roses et très bien conservé. Mais ce n’est pas celui que je porte ordinairement.

            L’art et l’antiquité n’ont donc rien à voir à la question. Mais comme de toutes parts – direction des bibliothèques accaparée par les archéologues, – bibliothèques encombrées  de ce qu’on appelle livres de fond, livres gros, inutiles, sans beauté comme sans intérêt, – ignorance du public qui ne sait pas à quoi sert une bibliothèque, – vanité des donateurs et sottise des voteurs de crédits  qui confondent « livres de fonds »  avec des livres à lire ou avec des livres d’art – comme de toutes parts  on nous fait des collections non de gilets à fleurs  et de cravattes de dentelles, encore moins de vêtements chauds que l’on pourrait prêter  à ceux qui gèlent, mais bien de faux-cols, de gibus et de redingotes noires, empilées comme pour une mobilisation, – il importe de proclamer, même en exagérant, qu’une bibliothèque n’est pas une collection de vieux livres, c’est un crédit annuel pour en acheter de nouveaux ; qu’on ne dote pas plus une bibliothèque avec vingt ou cent mille volume une fois donnés qu’on fonderait un restaurant populaire avec un réservoir de soupe une fois faite, – que donc, en diminuant les crédits des bibliothéques, on supprime un service, car ce qui a été fait ne fait pas ce qui est à faire…

             Qu’enfin s’il y a lieu , et certes il y a lieu, de fonder des bibliothèques neuves, il n’y a nul besoin  de s’occuper d’un fonds, de chercher beaucoup de livres… Il faut de la place, une bâtisse commode, claire et gaie, dans un lieu fréquenté,  et de bons crédits annuels.

 

             Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque, n’est assuré que par une de nos institutions : les cafés.

              C’est sans doute pour ne pas leur faire concurrence que nos bibliothèques ferment de si bonne heure ?

              Elles ne les remplacent pas. C’est encore au café qu’on trouve les journaux, les revues, le Bottin, les Indicateurs. Le Touring-club s’occupe activement de forcer les hôtels à avoir au moins des cartes et guides de la région. Je fais appel à cette association, dont je fais partie, autant qu’aux commissions des bibliothèques et je demande : est-il si nécessaire de boire ?

              Quel rapport y a-t-il  entre le bock imposé et le livre consulté ? Pourquoi cette forme d’impôt détourné et bizarre ? Quelle étrange survivance que cette cérémonie d’un verre de quelque chose apporté selon un rituel par un prêtre vêtu du tablier symbolique devant celui qui désire s’asseoir et lire ? Pourquoi cet impôt de huit sous prélevé par des flamines… Un droit de deux sous d’entrée, pour une bibliothèque, paraîtrait exhorbitant.

               Nous buvons trop. Mais je ne songe pas à restreindre les goûts liquides et libres de mes concitoyens. Je réclame le droit d’une minorité qui n’a pas soif : le droit de lire sans boire !

               En Amérique ou en Angleterre, il est peur de petites villes de 4.000 habitants qui n’offrent à tout venant une maison confortable, parfois luxueuse, ouverte à tous de 9 heures du matin à 10 heures du soir, où l’on peut lire et emprunter des livres, et où l’on trouve  les journaux du jour et de la semaine, les revues et les renseignements les plus récents pour tout ce qui intéresse le touriste, le commerçant, le poète, l’industriel, l’artiste, l’ouvrier, les enfants et les électeurs.

              Il y a des bars en face ; même ils profitent de la bibliothèque. Le soir, ils vivent, non de son ombre, mais de sa lumière, car, dès la nuit, elle brille, et cela est beau comme un théâtre !

§

               Cet ouvrage répond certainement à un besoin : celui que chaque citoyen éprouve  d’attaquer les institutions de son pays.

à suivre…

Où l’on apprendra par la suite pourquoi Eugène Morel n’écrit pas  » pour ceux qu’une longue suite d’examens a enfin dispensés d’apprendre « 

 

Prochain épisode : jeudi 25 novembre 2010

 

 

Notule pour aujourd’hui : quel avenir pour votre bibliothèque ?

En 1909, Eugène Morel rêve d’une autre bibliothèque… Cent ans plus tard, d’autres bibliothécaires, ceux des bibliothèques de Montréal demandent depuis le 10 novembre 2010 à leurs concitoyens d’imaginer la bibliothèque idéale : « nous nous sommes permis de rêver, de sourire et surtout de mettre de côté toutes limites afin de laisser libre cours à nos désirs. Et vous, quels sont les vôtres? Partagez-les avec nous : www.bib.umontreal.ca/ideale. Certains de ces rêves pourront et devront se concrétiser. Pour ce faire, nous tendons la main aux équipes de tous les services de l’UdeM. Nous allons joindre nos forces pour vous offrir un milieu de vie universitaire qui soit à la fois invitant, stimulant et harmonieux. L’avenir se joue maintenant ! »

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A propos memoire2silence

L’anti-dédale : intention… “L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. ” (in La bibliothèque de Babel. - Jorge Luis Borges : Fictions. - Gallimard, 1957) Tous les chemins mènent à la bibliothèque ou en sortent. Etre un antidédale est la vocation de La mémoire de Silence. Silence est un bibliothécaire. Son nom est Franck Queyraud. Tous ses propos n’engagent que lui et non sa bibliothèque. à suivre… Silence
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