BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 4 : « Tout a besoin d’avancer là-dedans, livre et gens. »

Suite et fin de la préface. Voir l’épisode précédent :

§

J’ai pu être amené dans ce livre à des paroles blessantes pour certaines personnalités entourées d’un respect général – et du mien.

Oui, tel homme a voué toute sa vie à la science et à ce qu’il a cru l’intérêt général. L’Europe et l’Amérique ont vénéré sa compétence spéciale. Tel autre poursuit avec un zèle apostolique une oeuvre entièrement désintéressée…

Convient-il de laisser s’accomplir une oeuvre absurde parce que ceux qui l’entreprirent sont honorables ?

Oui, le corps des bibliothécaires français est honorable, il est savant, il est archéologique, il est consciencieux, se donne beaucoup de mal, et nous en dirons d’autant plus de mal : nous défendons contre lui les droits du public, commerçants et industriels, les droits des vraies sciences, – des autres. Leur zèle même, leur zèle d’accaparement, est parfois néfaste. Mais ce sont gens fort honorables. Traitons-les comme Platon traitait les poètes, – c’est d’ailleurs mieux qu’eux ne les traitent ! – et je les couronne de fleurs ici, une fois pour toutes.

Je voudrais m’excuser du ton agressif de ce livre . Chacun chante selon sa voix. Chacun a le droit de chanter, même d’une voix désagréable. J’ai tellement entendu de douceurs dans le monde féroce des bibliothécaires qu’il ma semblé souvent que si ces bénisseurs aigres, ces monomanes de l’avancement, ces académiques congratulateurs « se flanquaient une peignée », un grand pas serait fait vers la conciliation.

Ces choses personnelles n’ont guère d’importance, sinon que le public en souffre. Quant aux reproches ad hominem que l’on m’a faits, quand des chapitres de ce livre parurent dans différentes revues, je dirai que la signature me paraît un devoir, mais que mes écrits n’ont rien à voir avec les fonctions qu’il est possible que j’occupe ou occuperai ou ai occupées. Je paye scrupuleusement des impôts que je réprouve. Mon opinion sur l’octroi ne me donne pas le droit de passer de l’alcool en fraude et je ne tue pas les gens  qui, selon moi, tort. Je ne me rejette nullement sur la question de salaire et de vie à gagner qui, pour certains, justifierait tout. On peut donner librement sa collaboration à des oeuvres dont on est loin d’approuver toutes les tendances. Nulle oeuvre d’intérêt général ne serait possible, si, pour grouper des efforts, vains isolément, il fallait attendre que tous ceux qui y travaillent fussent du même avis.

Donner franchement le sien n’empêche nullement de se dévouer franchement au système qu’un autre sut faire préférer.

§

Les chiffres…

Je dois avertir qu’en principe tous les chiffres donnés ici sont inexacts .

Ils ont été donnés en conscience, au prix de pas mal d’efforts et j’ose les espérer les plus exacts possible, mais ce possible n’est pas beaucoup. Quand on vous demande le prix que peut valoir une gravure, l’un dit cent francs et l’autre mille, un homme dira exactement, d’après la dernière vente, 293 fr. 95 centimes. Mais la vente prochaine réduira au quart ou portera au triple, et c’est pourquoi tout bon fonctionnaire doit ne rien dire du tout afin de ne pas « tromper les gens ». Eh ! bien, il est très utile pour le possesseur d’une belle gravure d’être trompé de la sorte, car cela lui évitera de faire des sacs d’épicerie avec des oeuvres d’art.

Les documents fournis peuvent donc donner « des idées » justes là où ils sont, mais il faut n’en tirer que déductions très proches. Il y a des eaux potables si on les agite pas.

Ainsi le nombre de livres d’une bibliothèque varie, suivant que l’on compte les journaux par titre, année, ou Nos, et qu’on détaille plus ou moins les recueils. Sauf des cas spécifiés, ils ne sont que des épithètes plus variées que celles de la langue courante : petit, moyen, très grand… Les budgets, la population sont-ils plus exacts ?

Apparence. Il faut tenir compte des prix, des qualités. Mais qu’est ce qui est exact, et qu’est ce qu’un bilan en finances ? La comptabilité est la poésie des affaires.

Mais la grande inexactitude est la date. Elle s’applique aux opinions autant qu’aux faits.

Ce livre fut commencé il y a plus de dix ans, et des chapitres en ont  paru dans le Mercure de France et la Nouvelle Revue. Il a été écrit ou récrit complètement en 1906 et 1907. Mais dans les dix mois qui séparent de la remise à l’éditeur de la réception des épreuves, que de changements ! Partout de nouveaux budgets, deux universités françaises ont ouvert des bibliothèques neuves, des annuaires bien plus complets que ceux que j’avais eus en mains ont été publiés. La Nationale, enfin, la Nationale de France, légende de lenteur, a pris le galop et, sans crédit nouveau, est devenue une des bibliothèques du monde où le public attend le moins longtemps ses volumes

Que dire de la province, que dire de l’étranger, je suis assez sûr de l’Inde, où j’étais il y a 3 mois, non de l’Italie, où j’étais il y a 5 ans, et je n’ai pas eu le temps de visiter Puteaux et Pantin…

J’ai dû, sur épreuves, remanier, modifier chiffres et opinions. Celles-ci datent de 1906, sauf les erreurs qui m’apparurent en AVRIL 1908, date à laquelle les tableaux et chiffres de ce livre ont été, sur épreuves, complètement revus.

Et ce livre, n’est-ce pas son but, de devenir faux très vite ? Qu’on le rectifie, qu’on en redresse les erreurs grossières, qu’on dresse enfin un état des bibliothèques de France, et de celles du monde, et qu’on rejette ce livre comme les lubies du temps où l’on ne savait pas, ce serait déjà un succès, tout comme si sortait à son appel, en France, des bibliothèques libres…

Il ne réclame pas de droit d’idée, de priorité d’idées. D’autres ont dit les mêmes choses, et elles sont dites ici afin qu’on les redise, et qu’elles ne cessent d’être dites jusqu’à ce qu’elles se réalisent. J’ai pris, prenez. Ce sont choses pratiques et vraies. Seuls le faux et l’impossible sont à quelqu’un.

Si vraiment, par ce livre ou autrement, se dressent en France quelques initiatives, ce ne sera pas chose nouvelle et l’exemple de l’étranger, tant invoqué par nous, n’apporte rien d’étranger. Il ne s’agit que de reprendre un mouvement français, de briser les obstacles mis par des réactions successives, et le plus étranger des exemples que nous donnons, c’est le spectacle de la vieille France, première du monde, de la vieille France qui, pour l’instruction  et la science d’alors, avait des bibliothèques, libres, riches, les plus riches, les plus libres, et, en ce temps-là, les plus modernes.

La jeune République, la nôtre, a fait aussi de grands efforts. Quelle sorte d’Empire est revenu ? Nous avons tout à reprendre.

Nos bibliothèques populaires, nos scolaires… arrêtées en bas âge, demeurées insignifiantes. Mouvement généreux, enthousiasme d’un instant, qui s’est tari comme un torrent de pays chaud.

Nous avons à démontrer que :

1° Ni à Paris ,

2° Ni en France,

nous n’avons vraiment de bibliothèques.

Cela à aucun point de vue ; nous nous placerons à tous :

1° Au point de vue général. Notre unique grand dépôt, la Nationale, insuffisant, prolonge à grand’peine une vie précaire.

2° Au point de vue spécial, technique. Nos bibliothèques scientifiques sont dans un état piteux : crédits désolants, règlements absurdes. Accaparement presque complet et croissant par les chartistes et les archéologues, qui les rejettent de plus en plus loin du grand public, loin des sciences vraies.

3° Au point de vue public. Avec nos mots de populaire et scolaire nous ne savons pas ce qu’est une bibliothèque publique libre.

Les municipales, qui devraient être à tout le monde, sont entraînées par les archéologues qui les dirigent vers la pure curiosité historique, elles se ferment au grand public, à l’esprit moderne, ont des budgets ridicules, des heures impossibles… La création de vraies bibliothèques publiques est une matière presque nouvelle, et il faut bien en parler, puisqu’en France on ne sait pas ce que c’est. Le public ne le sait pas, et les bibliothécaires  ne le savent pas.

Populaire, scolaire, municipale…

Il faut proclamer qu’un peuple ne se compose pas de gosses et de voyous et qu’une « librairie » n’est pas un phénomène archéologique qu’on montre le Dimanche au Musée.

Il faut une bibliothèque pour tous, avec, non des populaires, mais des succursales si elle ne suffit pas. Et qu’il  faut des bibliothèques purement techniques pour quelques savantes spécialités.

Nous aborderons même le point de vue des bibliothécaires, qui commencent à s’associer, à montrer leur malheureux sort. Mais tant qu’ils n’auront pas rendu les bibliothèques plus intéressantes pour les Français, je doute que le public s’intéresse à eux. Tout a besoin d’avancer là-dedans, livre et gens.

Il y a d’autres questions, celles de catalogue, de bibliographie, de mécanique même. Tout cela est bien en retard ; pour les catalogues, ce n’est pas l’argent qui a manqué.

En regard de la France nous mettrons les bibliographies méthodiques, les catalogues pratiques d’Amérique, ses vastes dépôts, où tout est mis à la disposition du public, et qui ne sont plus « des réservoirs, mais des fontaines », l’Angleterre couverte de bibliothèques si bien que plus une ville de 40.000 habitants n’en est privée, bibliothèques pimpantes, ouvertes dès le matin jusqu’à dix heures du soir, pourvues de salles pour la jeunesse, de salles pour le prêt, pour la lecture des journaux, munies des derniers livres de référence de l’année – l’Allemagne enfin avec ses universités magnifiques dont les bibliothèques reconstruites sont les grands  monuments de ce temps dans leurs villes.

La France a un orgueil : le plus grand dépôt de livres qui soit au monde. Il est aisé de voir  que cette suprématie  est déjà bien factice : avec des budgets actuels, elle ne durera plus longtemps.

Le dépôt légal encombre autant qu’il rapporte et le crédit d’acquisitions de la Nationale est celui d’une ville de province en Allemagne ou en Amérique. Autant que la bibliothèque Vaticane, elle gardera des beautés et des curiosités qu’il lui arrivera même quelquefois de montrer, mais au point de vue moderne, elle n’est déjà plus qu’une bibliothèque de second ordre.

§

Nous avons laissé résolument hors du sujet toute description de manuscrits, reliures, impressions anciennes, livres rares. Nous nous occupons d’outils dont on se sert, pas du tout d’objets qu’on expose. Nous mettons les bibliophiles à la porte de nos bibliothèques ; c’est indispensable. Ce sont eux qui font tout le mal et momifient les livres ; nous n’aurons pas de paroles assez dures pour ces maniaques – dont nous sommes.

Ils trouveront ailleurs notre respect, notre amitié fraternelle, – ailleurs.

C’est notre façon de servir l’Art du Livre que de chercher à rajeunir nos bibliothèques. Nous parlons de la porcelaine dans laquelle nous mangeons et non du musée de Sèvres, et nous sommes bien libres de préférer aux impressions du XVe celles du XIXe, et ces belles éditions étrangères  de ce temps qui manquent à nos collections. Mais nous pensons aussi qu’en répandant le goût des livres, par le moyen même des bibliothèques publiques, nous faisons plus pour la bibliophilie, pour le beau livre, qu’en nous couchant en travers des portes pour empêcher de voir les trésors de nos musées.

§

Vers 1880, plus tôt ici, plus récemment là, a commencé une ère nouvelle pour les bibliothèques. C’est une moisson dont les germes furent jetés vers 1850, quand l’Amérique commença à fonder partout des bibliothèques libres publiques, quand l’Angleterre adopta l’Act Ewart, quand la France même… mais l’Empire étouffa tout cela.

Et c’est vers cette époque, quand l’Allemagne dans ses universités, l’Amérique et l’Angleterre  dans leurs bibliothèques libres célébraient comme une ère nouvelle de l’humanité l’ère des bibliothèques dressées partout à côté de l’école, plus belles que la cathédrale – c’est vers cette époque que l’Etat français, rognant les crédits, stérilisant par un fonctionnarisme étroit toute initiative, sans un effort contre l’accaparement  des archéologues, commençait la décadence des bibliothèques de France.

C’est ce que nous raconterons ici, de notre mieux, tâchant de faire voir quelle utilité, quelle source de prospérité, quel placement avantageux les nations étrangères trouvent dans leurs bibliothèques.

§

Quoi ! l’étranger est donc si beau, si magnifique…

Je n’en crois rien.

Nous cherchons ici des modèles, nous cherchons à secouer une torpeur et à opposer l’exemple des efforts vainqueurs à notre découragement spirituel et national. Nous n’avons donc pas à nous occuper des défauts de l’étranger. Il nous serait aisé de montrer que les bibliothèques américaines servent plus aux femmes qui ne font rien qu’aux hommes qui travaillent ; nous n’envions pas non plus la philologie allemande, et quoique leurs docteurs nous veulent apprendre couramment le français, nous ne prendrons plaisir à railler les Allemands qu’en la personne de quelques Français trop influencés.

C’est dans la conviction absurde, mais commode, la féconde hypothèse que nous sommes absolument et irrémédiablement premiers du monde, que nous nous blâmons de si bon coeur, avec entrain, et ceux que des vérités peuvent décourager, ceux qui, au constat d’une infériorité, ne se sentent pas de suite une tendance vers l’effort, ceux-là qui ont besoin  de petites illusions sur leur rang, sur leur oeuvre ou leurs décorations, – manquent vraiment de la belle illusion intérieure, de la foi en des réserves de résistance et d’effort, d’initiative.

Celui-là seul a de l’orgueil qui ne se sent pas flatté. Les Français, je le dis, en manquent.

Puisse ce lourd ouvrage leur en rendre quelque peu ! Il est résolument optimiste.

Cela pourra ne pas trop sembler à la lecture. Il était bon de l’affirmer dans la préface.

 

à suivre…

Où l’on débutera le livre 1 : Les bibliothèques

le jeudi 9 décembre 2010.

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A propos memoire2silence

L’anti-dédale : intention… “L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. ” (in La bibliothèque de Babel. - Jorge Luis Borges : Fictions. - Gallimard, 1957) Tous les chemins mènent à la bibliothèque ou en sortent. Etre un antidédale est la vocation de La mémoire de Silence. Silence est un bibliothécaire. Son nom est Franck Queyraud. Tous ses propos n’engagent que lui et non sa bibliothèque. à suivre… Silence
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