BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 3 : « il en est de ces lueurs de vérité comme de l’éclairage à la Bibliothèque Nationale : la peur de l’incendie empêche d’y voir clair. « 

  Suite de la préface et de l’épisode précédent :

§

               Cet ouvrage répond certainement à un besoin : celui que chaque citoyen éprouve  d’attaquer les institutions de son pays. Il mettra à même de le faire avec plus d’efficacité, et même avec utilité. J’ai souvent remarqué, dans mon humble vie de fonctionnaire, que la marche régulière du Char de l’Etat était entravée, plutôt qu’accélérée, par les plaintes du public. Dans ma vie superbe et récalcitrante de citoyen français, j’ai de même quelquefois entravé, non excité la marche régulière d’administrations telles que l’octroi, la poste, les transports en commun, la voirie, et, j’ose le dire, la police, – et cela non seulement par des infractions volontaires aux réglements en vigueur, mais par des réclamations injustifiées, ou qui, lorsqu’elles étaient justes, ne tenaient aucun compte du Possible, de la Nécessité-de-l’Heure-Présente, du Buget, des Habitudes… et s’adressaient à des individualités irresponsables, agents aveugles d’une invisible Autorité.

               Ainsi, tandis que lent, mais sûr, le char de l’Etat se rendait de A en B, mes plaintes

et mes menaces poussaient de C en D, et j’étais semblable au charretier ivre qui, le fouet en main, se plante devant ses chevaux, pour leur dire d’avancer.

               Plaintes, réclamations ont une utilité : celle de décharger les nerfs. Fonctionnaire, je n’ai jamais refusé au cityoen furieux l’exemple de la patience administrative et chrétienne, mais j’ai dû décliner, parfois avec regret, les scènes et les querelles que des gens, parfois de très loin, étaient venus chercher. Et je pensais que ces générations colères, ces initiatives hardies seraient fécondes si, mieux instruites, elles poussaient en sens inverse ! J’ai pensé cela, souvent, en écoutant les gens venus me dire « mon fait », qui n’étaient pas le mien, tandis que, poli et réservé, j’attendais la fin de l’orage pour continuer en paix un travail plus urgent.

              Oui ! j’ai pensé : que de forces se perdent ou gênent en CD ! Quel progrès  si elles agissaient en EF ! Qui donc prêchera l’union des mauvaises volontés ! Songez que la bonne est toujours impuissante. Mais la mauvaise est forte, elle pourrait être utile.

              Cependant ces vaines rouspétances du public dans les bureaux sont moins ignares que ce qu’on lit dans les journaux, et il n’est pas exagéré de dire que, lorsque ces plaintes franchissent le seuil de la Chambre des députés, en général au moment de la discussion du Budget, sous forme de rapport et d’opposition à ce rapport, de confuses lumières relèvent bien un peu l’angle  que fait la ligne DC, mais qu’il en est de ces lueurs de vérité comme de l’éclairage à la Bibliothèque Nationale : la peur de l’incendie empêche d’y voir clair.

              Mis à même d’étudier d’assez près le fonctionnement d’une grande bibliothèque, j’ai tenté de rédiger mes observations en comparant mon expérience avec le peu que j’ai pu voir ou apprendre en France ou ailleurs.

              Chacun se fait des services de l’Etat son idée particulière, en exigeant sur l’heure sa petite affaire personnelle, et, selon son caractère, criant ou se résignant. Le public en général a le respect des bibliothèques, trop même, et non seulement il se résigne, mais s’abstient…

               Il y a des matières où l’abstention n’est pas possible et je voudrais voir en grand nombre des livres comme celui-ci, sur l’octroi, sur les postes, sur les banques, sur le pain. Habituant le public à des connaissances précises, il saurait réparer lui-même sa machine. Les gens de sport comprendront. Cela ne veut pas dire fabriquer, mais savoir ce qui cloche, et pour y remédier s’adresser où il faut.

               Les bibliothécaires professionnels trouveront ce gros livre très léger. Mais je n’écris pas pour ceux qu’une longue suite d’examens a enfin dispensés d’apprendre. Ils sont du métier, ils font leur métier ; avec l’obéissance et les précédents, ils se tirent d’affaire. Qu’ont-ils besoin d’opinion ? J’écris pour ceux qui ignorent, mais décident, votent et subventionnent…

               Eh ! bien, députés, conseillers généraux et municipaux, journalistes, riches donateurs, propagandistes, public enfin, tous ceux qui ont envie de faire quelque chose trouveront ici le moyen de faire quelque chose de bon.

                 Quel que soit le but, qu’ils veuillent se faire un nom ou attacher le leur à une oeuvre durable, faire de l’opposition ou du gouvernement, embêter les gens en place, supprimer des abus ou créer de nouvelles fonctions rétribuées, caser des gens intéressants, servir pratiquement le commerce et l’industrie ou développer une profession libérale, faire des économies ou éblouir par de somptueuses libéralités, étaler la décadence de la France ou exalter le triomphe de la République – en vérité, les bonnes et mauvaises volontés trouveront ici l’emploi de leur initiative pour le progrès général de notre pays. Ils trouveront des faits, des chiffres, des notions claires, qui leur permettront de combattre mieux,  de légiférer mieux, de donner mieux, de s’honorer mieux.

                   Les professionnels peuvent donc dédaigner ce livre. Ils trouveront dans un grand nombre d’ouvrages spéciaux, dont quelques-uns sont même en français, des enquêtes plus minutieuses, par des auteurs mieux qualifiés, des chiffres plus détaillés, et cette absence de conclusion qui caractérise le spécialisme. Ceci est un livre pratique, qui s’impose de conclure, même sur le provisoire, car on ajourne l’étude des lois sur l’équilibre jusqu’au jour où on sait marcher. Il s’agit de doter  notre pays de bonnes bibliothèques, utiles, commodes, fréquentées, il s’agit que les Français aient les mêmes ressources intellectuelles  que leurs concurrents, et voilà tout.

                  La plupart des ouvrages sur les bibliothèques ont un autre but. Ce sont là  des ouvrages difficiles à comprendre. Comme les bibliothèques, ils sont faits pour qu’on n’y ait pas accès ; aux unes des formalités, aux autres des mots compliqués. Ces livres tendent à être scientifiques. Ils ont tout de la science, l’exactitude, l’impersonnalité irresponsable, la dispense d’aboutir, l’idéal qui se suffit dans une recherche infinie, et surtout cette abondance de termes techniques, la mascarade rébarbative qui donne aux plus modestes  la sensation bien douce d’être des compétents ; et il ne leur manque que de nous révéler quelque loi de l’univers, ou de pouvoir s’appliquer à quelque chose d’utile : fournir par exemple, des livres aux gens de science.

                  Je n’ai pas eu pour but  de hérisser dans le coeur des Français le fameux bonnet à poil  que les uns ont de militaire, les autres scientifique. Mais la langue française ne m’a pas donné de mots…

                   Ce fut certes un grand ennemi des livres que celui qui remplaça  le vieux mot de librairie par le mot bibliothèque. Ce n’est pas un élément médiocre de succès des maisons de livres anglaises  que d’avoir gardé le nom de Library. Mais si la langue française n’a pas le mot commode, c’est qu’elle n’a pas la chose, et le jour où le peuple français aura des livres il trouvera tout seul un nom plus pratique. Ce n’est pas à moi ni à personne de l’inventer. Le monde à son aurore avait le dinotherium, les jeunes soldats dits bleus ont des gants blancs trop larges… Ainsi non seulement l’on a des bibliothèques, mais des bibliographies et de la bibliothéconomie. Ce n’est pas de l’expérience, c’est de la jeunesse ; cela passera.

§

                    

à suivre…

Où il sera question de bibliothèques populaires, scolaires ou municipales… et de « l’encombrant » dépôt légal de la France…      

Prochain épisode : jeudi 2 décembre 2010

 

Notule pour aujourd’hui :

Eugène Morel, s’il revenait aujourd’hui, serait donc déçu : le peuple français n’a pas repris le terme de librairie pour désigner nos maisons de livres. Il aurait sans doute eu de bons mots sur la racine -thèque qui s’est propagée un peu partout. Bibliothèque, Médiathèque, Discothèque… En 2010, et ce depuis le web, la bibliothèque n’est plus un centre omniscient du savoir où tous convergent pour s’abreuver aux sources de la connaissance. 

Elle doit aujourd’hui rayonner (à la manière d’un pulsar), se faire connaître, devenir productrice de contenus et émettre ces contenus vers l’extérieur pour donner envie à chacun de revenir vers ce lieu socialisé, potentiellement riches d’échanges et de découvertes.

Ce qui n’a pas encore tout à fait changé depuis l’époque de Morel, c’est le jargon professionnel des bibliothécaires. Inévitable, évidemment d’avoir un jargon, bien entendu, il faut être précis. Mais il ne devrait rester qu’entre les murs de nos bureaux. Encore que… Nous aurions intérêt à débuter nos réflexions sur le comment communiquer vers nos publics par un travail sur notre jargon. Jargon qui montre aussi notre vision parfois autocentrée de la culture.

Et pour illustrer mon propos, si vous ne connaissez pas encore ce magistral article de Noëlle Balley, je vous invite à le découvrir sur le site du BBF : le bibliothécais sans peine, petit manuel de conversation courante à l’usage des visiteurs pressés.

Ajout du vendredi 26 novembre 2010 :

L’ENSSIB vient de numériser l’ouvrage d’Eugène Morel : la librairie publique (1910) qui devient ainsi de nouveau accessible et disponible dans sa bibliothèque numérique. Voir la notice.

 

Silence

 

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A propos memoire2silence

L’anti-dédale : intention… “L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. ” (in La bibliothèque de Babel. - Jorge Luis Borges : Fictions. - Gallimard, 1957) Tous les chemins mènent à la bibliothèque ou en sortent. Etre un antidédale est la vocation de La mémoire de Silence. Silence est un bibliothécaire. Son nom est Franck Queyraud. Tous ses propos n’engagent que lui et non sa bibliothèque. à suivre… Silence
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