BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 1 : « Une seule instruction vaut : celle que l’on se donne à soi-même. »

Le projet :

Ici commence la réédition d’un classique méconnu, non réédité, non encore numérisé  d’Eugène Morel (enfin, rien trouvé à ce jour sur le web). Quelle drôle d’idée ! Pourquoi ? Pour nous aider à comprendre et à avancer dans les bouleversements actuels du monde du livre et des bibliothèques, introduits par le numérique. Qui était Eugène Morel ? « Une pensée en action » comme l’écrit Bertrand Calenge en 1994 dans le BBF. Aujourd’hui, on dirait un empêcheur de tourner en rond. Ou un propulseur : un des termes moteurs de ce blog.

La publication sera ponctuelle, fluctuant au gré de mes autres occupations. Vais essayer de publier tous les jeudis. A terme, le livre entièrement saisi pourra rejoindre un des silos de livres numériques, silos du domaine public, évidemment. Au temps du numérique, je me fais scribe par plaisir et pour que chacun puisse connaître ce texte majeur, paru il y a un an plus un siècle… Pour vous :

Page de titre :

   Bibliothèques

Essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes.

Livre I

Ce qu’on lit – Les budgets d’achats

Enquête sur les bibliothèques de France

La science et les bibliothèques – L’effort allemand

Les bibliothèques populaires

LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE

LE BRITISH MUSEUM – WASHINGTON – BERLIN

L’Europe et l’Univers

 

 

PARIS

MERCVURE DE FRANCE

XXVI, rue de Condé, XXVI

MCMIX

 

 

PREFACE

  Hier encore, j’ai rencontré B…, un monsieur qui écrit dans les journaux… Il m’a demandé :

– Qu’avez-vous vu de beau en Angleterre ?

– Des bibliothèques.

– Ah ! oui… Le British Museum.

   Lui aussi !  – Mais non…  Le British n’est rien ; c’est une spécialité. Cela ne compte pas à Londres. Je parle de ce que nous n’avons pas, mais pas du tout en France, « des bibliothèques… « .

   Il a souri, non sans orgueil, et affirmé :

– Nous avons la Bibliothèque Nationale.

Il passait du monde sur le boulevard. Un tas de gens se pressaient près des deux libraires rivaux… Là, vous savez, on peut, c’est là qu’on peut, en France, regarder un livre avant de l’acheter. Les volumes sont en pile. Celui du dessus est entouré d’une ficelle, mais on le soulève et on ouvre celui du dessous, sauf les pages qu’il faudrait couper. Parmi tous les gourmands qui reluquent ces friandises, bien peu ont de quoi acheter ; n’importe ! c’est ici… et je regardais comment un grand peuple s’initie à la littérature, à sa littérature, la seule de l’Univers, je voyais ces intellectuels qui, ayant remis le livre à ficelle sur le livre sans ficelle, s’en retournaient, ayant vu, sachant de quoi il relève et allant de ce pas en parler haut et clair. Des camelots couraient en hurlant : la Patrie. Des jeunes gens guettaient la marchande de journaux pour  entr’ouvrir sitôt qu’elle aurait le dos tourné Mes études, photographies de petites femmes. Je sais tout sur une affiche montrait son front d’idiot, et sur l’autre côté du boulevard, des gens mal mis, ceux -là qui n’ont pas de quoi se payer la Patrie, se pressaient pour lire le temps qu’on venait d’afficher. Mais la pluie commençait à tomber à grosses gouttes. Les cafés étaient pleins. Je conquis une place…

– Garçon ! … journal de ce soir …

-M’sieur, ils sont tous en mains.

Figaro de ce matin… Non ? Figaro d’hier !

   D’hier ! Est-ce qu’un journal d’hier  existe dans le monde ! Etes-vous sûr qu’il y a eu un journal hier ?

   Triste, le Monsieur, qui avait pris un bock  pour lire le Temps appelait : « Eh ! la Patrie ! »

    La Patrie accourait…

    Eh  bien ! tous ces gens,  que vous voyez, tous ces Français, ont, et ils en sont fiers, la Bibliothèque Nationale.

     Au fait, quelle heure est-il ?

     Sept heures ? Il y a beau temps qu’elle est fermée, la Nationale. Et puis il serait deux heures, ce serait bien la même chose, car elle a combien de places  ? – 368, compris les tables d’atlas ! – Eh bien, cela ne suffit pas, à trente millions de Français, que trois ou quatre cents d’entre eux  lisent même nationalement.

§

      Paris, masque d’or cachant la guenille de la France…

      Paris, fière de son état de ville entretenue, à qui l’on paye tout, ses danseuses comme ses livres…

       Le plus bel Opéra et la plus belle bibliothèque du monde…

       Mais de la musique ?  Mais des livres ?

§

       Certes, Paris fait des aumônes.

       Il y a ou il y a eu, pour le populaire – des bibliothèques…

       Les rapports officiels  trouvent leur état « satisfaisant ».

       Elles datent ces populaires, d’un âge héroïque de relèvement national. On pouvait croire, il y a vingt ans, que le magnifique essor de l’instruction de la République allait replacer Paris à la tête des villes. Non, ce ne fut qu’un regain. Paris est fatigué. On rogne sur le budget des pauvres bibliothèques. Parfois ce n’est pas même par économie, c’est pour créer… des conférences.

        Ce livre-ci voudrait dire et faire admettre  à un peuple vaniteux  que les bibliothèques libres  sont la seule  instruction convenant à des hommes libres – que les conférences, cours, petites universités, cercles, peuvres confessionnelles, sectaires ou tendancieuses, parfois les écoles même, ne sont que du battage, la parade devant l’importance de la sottise. Une seule instruction vaut : celle que l’on se donne à soi-même. On parle trop. Il faudrait apprendre et réfléchir. La réflexion veut du silence.

        On traite le peuple comme un enfant, ou un bourgeois. Le prend-on pour M. Jourdain ?

        Va-t-on  se faire donner le fouet, à son âge, au collège ?

       Ou bien, jouant, abusant du mot de populaire, on rejette un service public dans une sorte d’annexe de la charité.

       Le problème des bibliothèques, c’est celui de l’instruction d’un peuple, l’instruction après l’école, la plus importante. Lire, c’est faire acte d’homme libre.

        Tout cela fut dit il y a un siècle, et l’on a applaudi, en 48, et l’on a ri. Deux fois l’Empire est venu briser l’effort vers l’instruction de notre pays. Il n’y aura peut-être plus besoin de 3e Empire ; une 3e République peut suffire. Mais, aujourd’hui, l’on a mieux que des phrases, il y a des faits. L’Amérique, l’Angleterre ont des bibliothèques ; nous donnerons des chiffres, on peut y aller voir. Et ceux qui doutent de l’effet  de ces institutions sur un peuple feront bien de mettre à jour leur opinion, qui date.

§

           Nous avons la Bibliothèque Nationale.

           S’il y a un établissement  où le public devrait aller le moins possible, c’est bien celui-là…

à suivre…

Où l’on apprendra par la suite pourquoi il ne faut pas se rendre à la Bibliothèque Nationale ?

Où, déjà, Eugène Morel, polémiste à souhait,  envisageait une bibliothèque à l’image des lieux de convivialité qu’étaient à son époque les cafés ? « Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque , n’est assuré que par une de nos institutions  : les cafés » (p. 10). Rejoignant ainsi nos préoccupations actuelles (Bibliothèques hybrides, troisième lieu), débat relançé récemment par l’excellent billet de Laurent H. Cherchons et trouvons !

Photographie N. Martin

Prochain épisode : jeudi 18 novembre 2010

—–

C’est en mai 2009 que ma compagne, Nathalie, que je remercie ici, a photographié les deux tomes de cet ouvrage et un autre également (mais chut ! Il suivra sauf si un éditeur fou…). Je remercie aussi Joëlle, la bibliothécaire d’une BU de notre Provence qui a eu la gentilesse de me faire un prêt interbibliothèque de longue durée afin que je m’abreuve aux textes directement. En préparant enfin ce projet qui me trottait dans la tête depuis, voici un des heureux hasards qui arrivent tout le temps : des élèves conservateurs de l’ENSSIB ont travaillé cette année autour d’Eugène Morel. Une journée lui est consacrée le 6 décembre 2010. Espérons que fleurirons les rééditions des ouvrages de Morel suite à cette journée. Bertrand Calenge terminait sa recension en 1994 dans le BBF par un appel : Bibliothécaires, lisez Morel ! Nous aimerions mais…

Notule à propos des traces autour d’Eugène Morel sur le Web :

Sur Wikipédia : Eugène Morel . Ce serait bien si les étudiants de l’ENSSIB complètent la notice. Je dis cela comme çà… 😉

Sur Gallica : Un texte disponible : la loi sur le dépôt légal : 19 mai 1925. J’avais écris il y a plus de deux ans pour suggérer… mais je ne vois toujours rien venir… 😉 Alors, je me décide à tout recopier. Inutile ? Non, c’est un vrai bonheur de recopier et découvrir le texte ainsi… Scribe, je vous disais… en introduction…

La recherche sur Europeana et sur Google Books ne donne pas beaucoup de résultats !

Quelques commentaires de bibliothécaires parus en 2006 sur le blog de Dominique Lahary.

Hors-Web, un ouvrage en français, paru aux éditions de la BPI :

  • Jean-Pierre Seguin, Eugène Morel (1869-1934) et la lecture publique : un prophète en son pays, Bibliothèque publique d’information, coll. « Études et recherche », Paris, 1993, 222 p. (ISBN 2-902706-73-1Portrait et choix de textes par J.-P. Seguin.
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    A propos memoire2silence

    L’anti-dédale : intention… “L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. ” (in La bibliothèque de Babel. - Jorge Luis Borges : Fictions. - Gallimard, 1957) Tous les chemins mènent à la bibliothèque ou en sortent. Etre un antidédale est la vocation de La mémoire de Silence. Silence est un bibliothécaire. Son nom est Franck Queyraud. Tous ses propos n’engagent que lui et non sa bibliothèque. à suivre… Silence
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    3 commentaires pour BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 1 : « Une seule instruction vaut : celle que l’on se donne à soi-même. »

    1. Lam dit :

      j’ai hâte de lire la suite , j’aime bien le bonhomme , gloire aux Morel d’ici et d’ailleurs l’invention de M par exemple)

      • memoire2silence dit :

        Merci Lambert, la suite est prête, je la publierai mercredi en fin de soirée…. C’était effectivement un sacré personnage que cet Eugène ! Amitiés Franck

    2. Ping : BIBLIOTHEQUES d’EUGENE MOREL (1909) – Feuilleton 2 :   Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque, n’est assuré que par une de nos institutions : les cafés.  | «La bibliothèque comme un pulsar

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